Laetitia Becker, biologiste

Ne vous méprenez pas sur l’apparente fragilité du visage angélique de Laetitia Becker. Cette biologiste française est capable de tenir tête aux chasseurs russes pour plaider la cause du loupLaetitia Becker pour Cité des Femmes qu’elle défend.

De passage exceptionnel à Liège où Laetitia donnait une unique conférence (qui a attiré pas moins de 600 personnes), Cité des Femmes est honorée d’avoir pu partager un moment avec cette jeune femme de 26 ans, remarquable tant par son déterminisme que par sa volonté.


Laetitia, pour ceux qui ne vous connaissent pas, qui êtes-vous ?

"Je suis née à Strasbourg. Je suis biologiste, actuellement en thèse en codirection à l’Université de Strasbourg et à l’Institut Severtsov à Moscou. Je travaille au Centre de réhabilitation des louveteaux orphelins, en Russie. Je vis là-bas depuis juin 2005, onze mois sur douze".

En quoi consiste le programme de réhabilitation des loups ?

"Nous recevons des louveteaux orphelins de chasseurs ou de zoos. Il faut savoir que les chasseurs peuvent retirer les loups de la nature à n’importe quel âge et une façon rentable pour eux c’est de retirer toute une portée de la tanière. Les zoos laissent les loups se reproduirent mais ne peuvent pas garder les petits par manque de place. Ce programme a été créé en 1993 par Vladimir Bologov, avec qui je travaille, et qui voulait donner une seconde chance à ces louveteaux en redonnant à la nature ce que l’homme lui avait pris. Il a élevé des louveteaux et les a relâché vers leur première année. J’ai la responsabilité, depuis juin 2005, de certains groupes de loups que nous recevons".

Comment s’est passé le premier contact avec eux Laetitia Becker pour Cité des Femmes?

"On a une portée qui venait de Saint-Pétersbourg et on est allé les chercher en voiture. Le premier contact, c’est quand on les a mis dans leur boîte de transport et qu’on voyait les petites têtes complètement apeurées, stressées. Je suis quelqu’un qui va beaucoup planifier l’avenir donc je me demandais ce que j’allais faire demain et surtout ce que j’allais faire avec eux pendant un an. C’est une ribambelle de choses qui se sont mises dans ma tête en me demandant aussi ce que j’allais apprendre d’eux".

Décrivez-nous une journée-type dans votre village de Russie ?

"Je me lève, je promène mon grand chien, un Montagne des Pyrénées. Je vais chercher l’eau à la rivière pour faire mon café. En cette période d’hiver, je fais chauffer le fourneau. Ensuite je vais visiter les deux enclos et, en fonction du jour, j’apporte ou non de la nourriture. Je prends de une à quatre heures pour faire mes observations. Je rentre chez moi et l’après-midi je travaille à l’ordinateur pour encoder mes données, répondre aux mails, faire des demandes de soutien ici et là...".

Les chasseurs sont encore nombreux et ne vous comptent pas comme leur amie?

"Il y a une grande culture de la chasse en Russie... et deux types de chasseurs. Celui qui va chasser le gibier pour se nourrir et qui peut tuer un loup si il en croise un. Puis l’autre chasseur professionnel qui va, par exemple, chasser le loup uniquement dans les tanières, donc à la période de reproduction. Je ne suis pas contre les chasseurs et si un se présente, je l’accueille et on discute! Je vais présenter mon point de vue, écouter le sien et essayer de lui faire comprendre le point de vue scientifique. L’argument qu’il me donne, c’est que le loup tue le gibier que lui aurait pu tuer. Je vais lui apporter des données scientifiques pour lui montrer que ce n’est pas tout à fait vrai et je vais essayer de faire évaluer son point de vue. On n’est pas forcément mal vu, surtout qu’en Russie il y a la "Formation Agriculture et Chasse" où on peut être à la fois biologiste et chasseur. Et puis, il faut aussi dire que les chasseurs sont les personnes qui connaissent le mieux la forêt et donc le loup! On peut apprendre beaucoup d’eux!"

Vous avez donné des noms de Mousquetaires à vos loups ?

"J’essaie d’avoir un thème par groupe, par fratrie. En 2008, j’avais un groupe de trois que j’ai nommé Athos, Portos et Aramissa".

Combien de loups avez-vous au total ?

"Actuellement au centre, on en a douze dont sept louveteaux qui partiront en avril 2010".

C’est quoi Lupus Laetus ?

"C’est une association que j’ai créée en 2008. J’ai voulu jouer avec les mots : Laetitia, qui signifie "La joie" en latin, Laetitia Becker pour Cité des Femmesl’adjectif dérivé "Laetus" et le nom d’espèce du loup "Canis Lupus", pour créer une nouvelle espèce de loup, des "Loups Joyeux"! Donc, c’est une association qui soutient financièrement le programme de réhabilitation du louveteau orphelin, la nourriture, les enclos, l’équipement scientifique. Le site internet donne des informations sur ce projet, des nouvelles, des vidéos. Nous avons aussi d’autres actions : nous construisons un centre d’éducation et d’information du loup. On accueille les volontaires qui ont participé à la construction de ce centre, et puis d’autres aussi pour 2010. Et en mai, un programme de sensibilisation au niveau du chasseur, pour éviter qu’ils prennent les louveteaux dans les tanières. On voudrait ainsi travailler à la base pour que les chasseurs comprennent qu’une alternative existe. On voudrait les embaucher comme guides pour autant qu’ils laissent les louveteaux".

Qu’attendez-vous des gens qui viennent suivre vos conférences ?

"Je leur présente le programme pour nous faire connaître, pour leur présenter le loup. On a peu de moyen et je compte sur ces gens pour nous faire connaître de "bouche à oreille". On veut montrer, par des films, la belle image du loup qui n’est pas le prédateur sanguinaire mais plutôt un bel animal. J’aimerais faire intégrer cela aux gens!".

Si vous aviez les pouvoirs d’un elfe, vous feriez quoi ?

"Je ferais justement que ces deux groupes dont j’ai parlé arrêtent de se battre. Pour l’Europe, à l’heure actuelle, c’est que chacun campe sur sa position extrême et ce n’est bon ni pour le chasseur, ni pour l’écolo, ni pour le loup! On peut arriver à un compromis. Il faudrait que les écolos urbains comprennent que le loup se débrouille très bien tout seul et que ce n’est pas dramatique si on autorise la chasse à six loups (ce qui est le quota que donne le ministre de l’agriculture en France). Le loup se disperse très bien en France et n’a pas besoin d’être protégé. Du côté des bergers, ils pourraient accepter que le loup soit revenu naturellement et il va falloir cohabiter avec lui! Il existe des méthodes de protection qu’ils peuvent utiliser (comme attacher des ballons de couleur aux clôtures). Ils sont dédommagés pour leurs moutons et il n’y a pas de raison qu’ils ne puissent pas vivre avec les loups. En Italie, Espagne, Russie, ils le font très bien! Voilà le compromis auquel je voudrais qu’on arrive en Europe. En Russie, l’avancée à faire du côté des chasseurs et du Gouvernement, c’est de faire passer le loup du statut nuisible (il est chassable toute l’année par n’importe quel moyen) à gibier comme l’ours ou le lynx et qu’on passe à des saisons de chasse ouverte et fermée. En Russie, 75% des loups sont tués à la période de couverture neigeuse!"

De l’homme ou du loup, lequel redoutez-vous le plus ?

"L’homme! (sourire) Ce n’est pas vraiment une question pour moi parce que, autant je suis impatiente avec l’homme, autant je suis à l’aise avec les animaux et plus patiente aussi. oui, c’est clair que je redoute plus l’homme!".

Brigitte Mairiaux, 03/12/2009

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